- Lafiole, le bottier du village de Mysme, l'aurait vu de ses yeux vus. Une abeille toute de noir vêtue, avec de gros yeux menaçants et un rictus sinistre. Elle aurait bourdonné de façon inquiétante dans sa direction, et Lafiole aurait seulement dû son salut à la célérité de ses jambes.
Pierrot le chêne-liège en fouillant du regard à l'image de son compagnon les environs boisés approuva du haut de ses ramures la sincérité de ses paroles, et les lambeaux de liège pendouillant par endroits de son tronc tremblèrent et bougèrent à l'unisson.
- Sottises.
Adolphe le blaireau se dandinait en écartant soigneusement les fougères emperlées de rosée et les fleurs des champs, allant d'une butte à une roche moussue, bifurquant vers un endroit davantage judicieux avant de trottiner vers son point de départ, c'est-à-dire le chêne-liège Pierrot.
- Et j'ajouterai même billevesées. Sottises et billevesées.
Le blaireau avait placé ses pattes sur les hanches d'une manière presque comique, revenant à son affaire première en tournant sa tête velue, de noir et blanc rayée, dans toutes les directions.
- C'est curieux, j'aurais pourtant juré les avoir distinguées par ici la dernière fois, ces succulentes fraises des bois. Mais c'est seulement partie remise.
Le blaireau dans la grande forêt de France avait repris sa marche à travers les sous-bois, suivi comme son ombre par la masse imposante du chêne-liège Pierrot. Ce dernier n'en revenait pas de la témérité et de l'inconscience affichée par son ami Adolphe.
- Adolphe, tu dois me croire! Cette portion de bois est très dangereuse, les rumeurs parlant de cette abeille tueuse sont fondées!
Adolphe le blaireau avait posé avec paternalisme une patte velue sur une branche du chêne-liège.
- Il suffit, Pierrot, tout ceci est un tissu de bêtises. Les rumeurs n'ont jamais servi qu'à multiplier les imbéciles, rarement les personnes sensées.
- Comme tu voudras.
Le chêne-liège avait croisé ses branches basses contre son tronc en silence, touché malgré lui par les arguments du blaireau. Adolphe tenta de consoler son ami en percevant son amertume.
- Allons, Pierrot, tu le reconnaîtras avec moi, cette histoire d'abeille tueuse échappée de la Forêt Magique n'a ni queue ni tête. Ah, je le savais! sursauta-t-il en apercevant enfin une souche d'arbre caractéristique.
Il avait couru dans la direction en question et après une courte marche une pente herbue s'était dévoilée à eux, parsemée sur sa verdeur intense de tâches roses et rouges, faisant pousser au blaireau Adolphe un grognement gourmand.
- Je le savais! répéta-t-il vers le chêne-liège en s'empiffrant goulûment des baies sauvages. Tu as bien tort de dédaigner ces mets délicats, mon pauvre Pierrot.
Le chêne-liège se pencha vers son compagnon avec un air pincé.
- Ta mémoire ne t'as pas trahi et j'en suis heureux, Adolphe.
- Ma mémoire est liée de façon indissoluble à mon estomac, assura le blaireau en tenant encore dans une patte une poignée de fraises des bois. Jamais l'un ne trahira l'autre, et inversement.
- Peut-être as-tu raison, finalement, soupira le chêne-liège. Sans doute suis-je par trop crédule et naïf.
- Évidemment! reprit le blaireau en continuant de butiner d'une portion de pente à une autre. Enfin, je veux dire non, bien sûr, mais je n'ignore pas combien Lafiole est connu pour apprécier sans modération les pintes de bière, et beaucoup sont capables de répandre n'importe quelle bêtise, lorsque leur langue se délie. Oh, mais en voici une savoureuse!
Le blaireau Adolphe se livra à une sarabande effrénée et virevoltante, s'accroupissant en cueillant les baies tandis que le chêne-liège se perdait en de sombres pensées. La témérité de son ami Adolphe était admirable, songeait à part-lui le chêne-liège, mais parfois une saine prudence s'imposait, pour sa part il pensait... Pierrot sursauta lorsque dans son dos Adolphe poussa un cri aigu.
- Tu t'es coupé, Adolphe? s'enquit le chêne-liège en se penchant vers le blaireau, celui-ci se contentant de maugréer.
- Mais non, j'ai été piqué par je ne sais quoi!
Un insecte noir et brillant évoluait de manière erratique aux environs avant de s'éloigner dans les sous-bois, produisant un bourdonnement bas faisant sursauter le chêne-liège.
- L'abeille tueuse de la Forêt Magique!
- Ne raconte pas de sornettes, Pierrot, le tança Adolphe en frottant sa patte endolorie à l'endroit où la piqûre de l'abeille -puisqu'il s'agissait bien de cela en définitive- lui avait été infligée.
Sur ce il s'était mis derechef à continuer sa récolte de fraises des bois, mais avec moins d'allant et d'entrain, observa le chêne-liège finement. Bientôt, après avoir écourté ses agapes, dans la grande forêt aux ombres vertes percées de rayons d'or, le blaireau s'était redressé, la mine chiffonnée.
- C'est curieux... Je ne me sens pas très bien.
Adolphe avait frotté d'une patte machinale son ventre velu.
- Bizarre.
- Adolphe! Tu as été piqué par l'abeille tueuse! Tu vas mourir!
- Ne raconte pas n'importe quoi, le rabroua Adolphe en vacillant malgré tout. Je me sens un peu faible, il est vrai...
Il vacilla de nouveau et aussitôt le chêne-liège avait saisi son ami et l'avait emporté à travers bois en usant de ses branches comme d'un brancard, faisant se mouvoir ses racines terreuses le plus rapidement possible. En vérité le spectacle devait être curieux à observer, un arbre pleurnichant portant entre ses branches un blaireau fatigué et néanmoins malade. Telle une flèche cette portion de forêt à la sinistre réputation avait été laissée derrière eux, puis en un lit de fougères et de brindilles, de draps blancs et parfumés le chêne-liège avait déposé son compagnon, dans la demeure personnelle de ce dernier. Même si le blaireau Adolphe était velu de la tête aux pattes, de sa vue acérée le chêne-liège crut distinguer dans sa face une langueur maladive, et n'en pouvant plus d'un si grand chagrin le chêne-liège éclata en sanglots.
- Ne te fais donc pas de soucis, c'est une simple fatigue, elle s'en ira bientôt avec un peu de repos, voilà tout.
- Ne dit pas de bêtise, se défendit à son tour le chêne-liège, tu as été piqué par une abeille et tu l'as observé comme moi!
- C'est exact, finit par convenir le blaireau en se calant de son mieux contre la taie d'oreiller. Écarte un peu le rideau, s'il te plaît.
Le chêne-liège obéit en faisant pénétrer davantage de luminosité dans la pièce, avant de reprendre.
- Cette abeille n'avait-elle pas des couleurs curieuses pour une abeille?
- Encore vrai, dut avouer le blaireau, un peu estomaqué malgré tout.
- As-tu déjà aperçu une telle abeille jusqu'à maintenant?
- Non, reconnut le blaireau à contre-coeur.
- C'était donc l'abeille tueuse de la Forêt Magique! affirma le chêne-liège en frappant d'une branche contre le montant du lit.
- Pas du tout! le contredit le blaireau en s'agitant dans ses draps. C'était peut-être une abeille portant le deuil, je ne sais pas, moi, peut-être as-t'elle perdu tragiquement sa reine, et...
- Taratata! l'interrompit le chêne-liège en s'apprêtant à quitter la pièce voûtée dans la demeure en sous-sol du blaireau. Je cours chercher un homme de science capable de te sauver au mieux, si comme je l'espère je t'ai ramené ici suffisamment vite. Ne bouge pas.
Le chêne-liège s'en fut en claquant la porte, Adolphe le blaireau n'ayant pas à compter jusqu'à dix pour voir réapparaître son compagnon, flanqué d'un étrange personnage. Il avait une barbe blanche et portait un long chapeau pointu, une robe grise informe et possédait de grandes mains. Du moins ainsi put en juger le blaireau en observant à la dérobée le vieil homme au front dégarni, qui s'était débarrassé de son couvre-chef sitôt après avoir pénétré dans la pièce. Il toussa et ausculta Adolphe avec un instrument contourné et froid, observant méditativement les solives du plafond et après avoir pris le pouls du patient il allait ouvrir la bouche lorsque le chêne-liège l'interrompit brusquement.
- C'est l'abeille tueuse de la Forêt Magique, docteur!
- La quoi? interrogea le vénérable en fronçant les sourcils dans sa direction, visiblement agacé d'avoir été stoppé net dans son élan.
- Mais oui, vous avez dû en entendre parler, voyons! babilla le chêne-liège en secouant ses branches plus encore qu'à l'accoutumée. On parle de cela dans toute la région! Une abeille noire venue de la Forêt Magique hanterait les vallées de France, et innombrables seraient ses victimes!
Il conclut dans un sanglot étouffé.
- Adolphe va mourir!
- Tirez la langue, ordonna le vieillard à Adolphe.
- Mais c'est mal élevé, se récria celui-ci.
Après une nouvelle demande du docteur Adolphe finit par s'exécuter, le vieil homme rangeant ensuite son attirail dans son cabas noir avec un bruit sec. Il se retourna vers le blaireau alité et son ami le chêne-liège.
- Alors? lui demanda Pierrot dans un souffle, ses branches basses s'entrechoquant nerveusement.
- J'ignore tout de cette abeille tueuse dont vous m'avez parlé, messieurs, mais ce blaireau souffre d'une langueur maladive. À dire le vrai, jamais je n'en ai croisé de pareille, expliqua-t-il au chêne-liège qui s'était mis en devoir d'escorter l'homme de science vers la porte d'entrée. Il m'a paru entendu des borborygmes curieux dans son estomac, et son énergie vitale me semble au plus bas. Il nous faut laisser évoluer cette maladie étrange jusqu'à son terme avant toute autre intervention.
- Mais enfin, docteur, de quoi souffre donc mon ami? s'exclama Pierrot en ne cessant de triturer ses branches.
- A vrai dire, je ne sais pas, déclara l'homme en coiffant son couvre-chef une fois parvenu sur le pas de la porte.
- Vous m'avez l'air de faire un drôle de docteur, s'emporta le chêne-liège, incapable de réprimer davantage sa colère.
- Moi? s'étonna le vieillard en ouvrant de grands yeux. Mais je ne suis pas docteur!
Pierrot le chêne-liège était abasourdi.
- Pourquoi étiez-vous dans le cabinet du docteur, alors?
- Pour la même raison que votre ami, je ne me sens pas très bien, grimaça le vieillard en portant une main à son estomac, et puis vous êtes venu et la curiosité l'a emporté. Mon opinion est faite: être médecin n'a rien de très compliqué. C'est à la portée du premier imbécile venu.
- Sur ce point je veux bien vous croire, le chassa d'une branche vindicative Pierrot en revenant à toute allure dans la chambre de son ami, où l'attendait Adolphe dans son lit blanc, les pattes croisées.
- Alors?
- Il ne sait rien mais c'est très grave, tu peux me croire, lui assura le chêne-liège en agitant son toupet végétal afin de donner davantage de force à son affirmation.
- Bon sang, je le savais, tempêta le blaireau en serrant ses pattes de colère contenue. Mais je ne me laisserais pas faire!
- Adolphe! s'écria le chêne-liège en le voyant se lever du lit et s'apprêter à quitter la chambre. Où vas-tu?
- Je m'en vais suivre les conseils de mon vieil oncle Simon, un blaireau au caractère bien trempé, comme on n'en fait plus. Je combats la maladie par la volonté. Quand on veut, on peut, disait-il. Et j'ajouterais même: Quand on peut, on veut!
Le chêne-liège Pierrot avait trottiné derrière le blaireau dans le soleil de cette fin de matinée, et une claire lumière se répandait depuis les cieux dans la vaste forêt s'éployant tout autour d'eux. De hauts et vieux arbres se dressaient aux environs, un vent joueur faisant se courber puis se redresser les herbes champêtres de l'endroit. Un vol de corneilles s'éloignait au loin. Gonflant son torse de l'air embaumé, Adolphe s'écria.
- Je me sens déjà mieux!
Mais Pierrot avait secoué ses branches avec lassitude, car il savait au fond de lui-même la fausseté de ses paroles. D'ailleurs, un érable proche avait frissonné en secouant ses frondaisons avant de s'adresser à Pierrot.
- Pourquoi Adolphe marche-t-il de guingois? s'enquit-il sur le ton de la confidence.
- Il est malade mais il ne veut surtout pas le reconnaître, lâcha avec un air de conspirateur le chêne-liège.
- Ahlala, toujours cette fichue fierté des humains, répondit l'érable vers un pin au tronc pelé s'en venant vers eux, après avoir soulevé ses racines filasse du sol.
- Excusez-moi si je m'immisce, mais ceci n'est pas un humain, plutôt un animal bien de chez nous, intervint le pin. Si je ne craignais d'être trop précieux, j'avancerais même une hypothèse: il pourrait s'agir d'un blaireau.
- Certes, certes, reconnut bien volontiers l'érable en se tournant vers le nouveau venu, le susnommé Adolphe faisant quelques pas dans un champ d'herbe fleurie, mais vous ne pouvez le nier, souvent nombre de blaireaux entretiennent des similitudes ahurissantes avec les humains. Ne dit-on pas: "Si vous voulez connaître les hommes, observez les blaireaux?"
- Ce raisonnement est par trop spécieux, il me semble, reprit le pin en adoptant une posture songeuse, si jamais un pin pouvait prendre une pareille position. Beaucoup de blaireaux de ma connaissance valent largement des humains, mais je connais peu d'humains capables d'êtres élevés à la dignité de blaireaux. N'est pas blaireau qui veut, de nos jours.
- Tout à fait, approuva Adolphe en continuant de vaquer dans des sous-bois proches.
Il chancela et manqua s'affaler dans les hautes herbes, le chêne-liège Pierrot poussant un cri strident en se portant à son secours, le relevant enfin. L'érable et le pin babillard accoururent avec un temps de retard.
- Mais qu'arrive-t-il à Adolphe, saperlotte? vitupéra l'érable tourneboulé par la mystérieuse conduite du blaireau.
- Il a été piqué par l'abeille tueuse! révéla Pierrot en traînant malgré lui Adolphe vers sa maison.
- L'abeille tueuse? Celle de la Forêt Magique?
- Celle-là même! poursuivit Pierrot en continuant de pousser le blaireau, râlant et grognant, vers sa chambre à coucher. Ouste, Adolphe! le tança-t-il vivement. Tu n'es pas en état de sortir, tu le vois bien!
Il s'ensuivit avec tout cela un beau toutim, car d'autres habitants du bois, attirés par le vacarme crée s'en étaient venus aux nouvelles. Jérémie la fouine avait poussé les hauts-cris à l'écoute de l'identité de l'agresseur. Un groupe d'écureuil aussitôt s'était éparpillé dans les feuillages proches par mesure de précaution, et une vieille chouette au regard fixe vint à son tour mettre son grain de sel. Un autre blaireau, Léopold, survint lui aussi et il gronda lorsqu'il apprit les dessous de l'affaire. Devant la maison d'Adolphe une grande rumeur naquit et certains prétendirent avoir distingué cette abeille tueuse il y a peu encore près d'ici: le malheur était accompli! D'aucuns prétextèrent une affaire urgente pour s'éclipser et se barricader chez eux, mais la majeure partie des habitants de la forêt préféra rester pour discuter du sort d'Adolphe. Car pour beaucoup d'entre eux celui-ci était déjà scellé, c'était même miracle, au dire de la fouine, de voir leur ami blaireau encore de ce monde. Mais n'était-il pas déjà mort? Avec agacement, le chêne-liège chassa de ses branches les importuns en les obligeant à rester sur le pas de la porte, et il aida Adolphe, désormais bien pâle et épuisé, à regagner son lit. Il le borda avec attention et cala de son mieux la taie d'oreiller derrière sa tête. Des voisins observant avec curiosité derrière la fenêtre ronde, Pierrot tira les rideaux de dentelle en plongeant la pièce en une pénombre claire.
- Tu vois, Pierrot, les conseils de mon oncle Simon se sont révélés vains, en définitive, avoua à contre-coeur Adolphe. Peut-être as-tu raison, et je me trouve sans le savoir à l'article de la mort.
- Meurs-tu, Adolphe, mon ami? lui demanda à brûle-pourpoint le chêne-liège.
Sous la couette moelleuse, Adolphe roula des yeux dubitatifs d'une extrémité du plafond à une autre, avant de lâcher.
- Ma foi, non... Je ressens bien une crispation à l'estomac et une fatigue, voire une lassitude extrême, mais je ne me sens pas encore défaillir, je dois dire.
- L'abeille tueuse n'a pas dû avoir le temps de mener sa tâche maléfique à son terme, même si l'issue est certainement fatale, sanglota le chêne-liège penché vers son compagnon.
- Les blaireaux de ma famille ont toujours eu une constitution robuste, tu sais, affirma Adolphe en croisant ses pattes velues sur la couette multicolore.
On frappa délicatement à la porte de la chambre, et après l'avoir ouverte la mine chafouine de Jérémie et d'autres proches voisins apparurent dans l'entrebâillement.
- Sortez! leur intima le chêne-liège d'une voix forte. Sortez tous!
- Allons, laisse-les, lui dit le blaireau Adolphe, subtilement bonifié par le fait de se trouver à l'article de la mort.
Un choeur empressé se plaça de part et d'autre du lit, dans la petite chambre éclairée par la fenêtre ovale, et la première madame Thérèse, la marte, s'empressa de lui proposer une tisane d'herbes, censée le ragaillardir et le fortifier avant le grand passage, puisque selon beaucoup le sort d'Adolphe était déjà scellé. Avec une bonne volonté méritoire le blaireau alité trempa ses babines dans le bol de faïence, avant de grimacer.
- Ouh, c'est chaud, il me semble.
Madame Thérèse se mit en devoir de placer la tisane sur le rebord de la fenêtre, et un trio de voisin piétinant déjà dans le corridor, Pierrot le chêne-liège se mit en devoir de mettre un peu d'ordre dans le tumulte.
- S'il vous plaît, messieurs, un peu de silence et de rigueur, je vous prie. Adolphe est sur le point de décéder, je vous le signale.
- Je ne suis pas encore mort, répondit avec humeur le blaireau. Et si cette région du royaume de France tient tant à me rendre visite au grand complet, il pourrait être utile d'établir une sorte de rotation, les premiers venus laissant la place aux derniers arrivés.
- Adolphe, tu es acide, lui reprocha Jérémie la fouine depuis le bord du lit, Adolphe se mettant à deux fois avant de terminer sa tisane.
- Non, pragmatique, précisa le blaireau. Il serait aimable de votre part de placer une piécette ou deux -en or, pas d'argent ni de cuivre, merci- dans cette petite jarre, placée sur la commode en merisier.
- Adolphe! souffla le chêne-liège, cela ne se fait pas!
- Eh! s'emporta le blaireau. Mourir ne me plaît pas spécialement, vous savez! Mais je veux bien le faire pour vous, termina-t-il dans un souffle.
- De toute façon, tu seras décédé. De quoi te servira cet argent? interrogea un voisin, un nain bedonnant et mafflu, avec un petit chapeau adorné d'une plume d'oie.
- Mon fantôme veillera jalousement sur le trésor, et maudit soit ceux qui auront profité de ma faiblesse pour glisser dans la cruche un bouton de culotte ou toute autre imitation, assura crânement le blaireau Adolphe en croisant les pattes sur son torse velu. J'ai dit.
- Adolphe, tu divagues, soupira avec tristesse le chêne-liège, affligé à l'idée de voir partir son meilleur ami. Nous sommes autour de toi en cette belle après-midi pour te prouver notre attachement et notre affection.
- Vraiment?
Adolphe paraissait abasourdi en fixant chacun des camarades se pressant autour de son lit, formant ainsi d'ailleurs un groupe des plus disparates entre une fouine et un nain, deux écureuils, un chêne-liège et un poirier, plus d'autres inconnus attirés ici par le remue-ménage.
- Oui, oui, Adolphe, déclara le choeur des voisins autours de lui, nous t'aimons tous ici.
- Dans ce cas, prouvez-le moi en mourant à ma place. Cette idée de partir me déplaît souverainement, reconnut le blaireau en grimaçant. Mourrez pour moi, je vous en serais éternellement reconnaissant.
Un concert de protestations s'était élevé, et le blaireau grogna, pestant et râlant.
- Elle est belle, votre amitié! On vous demande un service et déjà on renâcle! On tergiverse! Bravo!
La tempête de clameurs enfla autour du lit d'Adolphe, le chêne-liège Pierrot n'étant pas le dernier à récriminer.
- Tu y vas fort, Adolphe! Tes amis sont là pour t'assurer de leur soutien, notre chagrin est sincère, je puis te l'assurer!
- Taratata! le coupa le blaireau avec des gestes véhéments depuis sa couette blanche en duvet d'oie. Je n'en crois rien!
- Mais si! couina un écureuil portant le nom de Rodolphe, et la plus belle de ses noisettes apportée spécialement pour son voisin atrabilaire.
- Vous êtes venus ici vous repaître du spectacle de ma fin, voilà la vérité! La curiosité seule vous a mené jusqu'ici!
- Adolphe! explosa le chêne-liège Pierrot, et d'autres camarades du voisinage avec lui.
- Vous allez argumenter sur mon mauvais caractère, mais vous m'en excuserez, maugréa Adolphe, le fait de devoir mourir me rend irritable. Attendez mon décès, et cela me passera sans faute.
Sans même s'être concerté de façon préalable, les personnes éparpillées autour du blaireau se mirent en devoir de lui prouver leur attachement et amour en l'étranglant sur son lit de mort, Adolphe ne pouvant s'empêcher de lâcher une dernière fois.
- C'est la dernière fois que je meurs. Ma parole, c'est trop dur!
Dans le remue-ménage crée au coeur de la petite pièce, nul ne vit arriver la nouvelle venue. La sombre silhouette vêtue de noir moiré, tout en abaissant sur ses épaules sa capuche bordée d'hermine toussota discrètement afin de s'éclaircir la voix. Mais chacun étant occupé à houspiller voir à trucider l'agaçant blaireau, la femme à la beauté célestielle déclara.
- Eh bien? Se trouve-t-il quelqu'un ici désirant faire mon travail à ma place?
Chacun se retourna dans un silence glacé, réalisant enfin la présence de la Mort en personne, venue chercher le blaireau Adolphe au terme de son existence. La Mort était une belle femme, aux atours précieux et au visage serein. Ses cheveux auburn étaient ramassés en chignon sur sa nuque et ses mains fines étaient parées d'étincelants bijoux. Sur sa poitrine battait un collier d'argent dans les mailles duquel était passé un sablier d'or et de cristal, mais le cristal était opaque et l'on ne distinguait rien à l'intérieur.
- La Mort... comprit le blaireau en respirant bruyamment. Ainsi, vous êtes venue pour moi.
- Oui, mon bon Adolphe, sourit la Mort en dévoilant une rangée de dents immaculées et de jolies fossettes aux coins des joues.
- Je suis prêt à vous suivre, madame, mais avant, je voudrais pouvoir parler à mes amis une dernière fois. Si vous le voulez bien.
- Certainement, mais...
La Mort sembla décontenancée par la demande du blaireau, mais poliment, car la Mort était une personne exquise, elle acquiesça.
- Les amis... commença le blaireau Adolphe d'une voix grave, je vous dois des excuses.
Un silence religieux s'était fait autour du lit d'Adolphe, et pas seulement à cause de la présence impressionnante et forte de la Mort.
- Je me suis comporté de vilaine manière, et c'est un mauvais chemin pour rejoindre sa fin. Aussi, si vous me le permettez, je tiens à vous demander pardon. J'ai un caractère difficile, il est vrai...
Adolphe avait levé la patte pour faire taire par avance un voisin ému par la solennité du moment.
- Et j'en conviens, je n'ai pas toujours été plaisant à vivre. J'ai pu blesser certains d'entre vous, aussi je vous demande de m'écouter: la plus grande chance de ma vie a été de venir un jour habiter dans cette vallée. Même si j'ai pu parfois dire le contraire, j'en suis parfaitement conscient. Tous, ici, du premier jusqu'au dernier, vous êtes mes amis. Et si jamais je n'ai eu le courage de le dire à voix-haute jusqu'à maintenant, désormais je peux bien le faire, je considère Pierrot ici présent comme mon meilleur ami. Pour sa générosité et sa noblesse, sa fidélité et sa gentillesse, entre autres.
Pierrot le chêne-liège s'était mis à sangloter, et d'aucuns s'étaient mis à le consoler tandis que d'autres étaient émus jusqu'aux larmes.
- Je vous aime tous, sincèrement, poursuivit le blaireau après avoir prodigué un regard doux sur le chêne-liège depuis son lit. Mon dernier sursaut vient de ma peur de mourir, expliqua le blaireau au reste de l'assemblée, avant de se tourner vers la Mort une dernière fois. Voilà, je suis prêt à vous suivre, maintenant.
La Mort avait ouvert de grands yeux étonnés, surprise par la dernière affirmation du blaireau.
- Mais je ne suis pas venue vous chercher le moins du monde!
La Mort fixa le sablier de son pendentif précieux comme si elle avait pu commettre une erreur malgré tout.
- Il vous reste encore... Un bien long chemin à parcourir!
- Comment, vous n'êtes pas venue ici pour moi?
Le blaireau Adolphe n'en revenait pas de la tournure suivie par les évènements.
- Certainement pas! se récria la Mort en mettant crânement ses poings sur les hanches. Maintenant, si véritablement vous êtes pressé d'en finir, je peux vous rendre service! Je suis seulement venue ici pour éclaircir une illusion grossière répandue dans la forêt de France, expliqua la Mort en exhibant alors sur l'extrémité de son index, sur un ongle cerise et démesurément long, une abeille aux ailes cristallines et à la parure brillante et sombre à la fois.
Chacun avait poussé un cri d'horreur en découvrant l'insecte.
- L'abeille tueuse de la Forêt Magique! lâcha le choeur des invités à la veillée mortuaire.
La Mort avec un sourire mutin avait eu un geste de dénégation.
- Mais non! répondit l'abeille en bourdonnant un instant dans la pièce avant de revenir se percher sur l'index de la Mort. Je suis Justine la Justicière! Vous n'avez pas vu mon loup?
- Pardon? s'enquit le blaireau Adolphe en se penchant en avant, en direction de la Mort, au pied de son lit.
- Mon masque! précisa l'abeille d'un ton frondeur. Je défends la veuve, l'orphelin et les marguerites!
- Et vous m'avez piqué à cause de cela, ce matin? demanda Adolphe.
- Je vous ai mené la petite Justine pour élucider l'affaire, affirma la Mort en gourmandant l'abeille d'un froncement de sourcil.
- De plus je ne touchais pas à une veuve et encore moins à un orphelin! s'insurgeait le blaireau en réalisant l'étendue de la bévue commise par Justine. Je mangeais seulement des fraises des bois! Pas des marguerites!
- Pardon, marmonna l'abeille Justine.
- D'où provient alors cette rumeur sur l'abeille tueuse de la Forêt Magique? interrogea le chêne-liège en direction de la Mort.
- De mon loup! expliqua l'abeille Justine en parcourant la pièce. Mais je ne suis pas une tueuse! Seulement une justicière!
Elle s'enfuit en bourdonnant par la fenêtre ouverte, lâchant une dernière fois.
- Mais si vous touchez à une seule marguerite, prenez garde à vous! Je vous piquerai! Je vous piquerai très fort!
- Mais Adolphe, Adolphe est malade, regardez sa pâleur! s'étonna la fouine Jérémie en le désignant de la patte à la Mort, cette dernière se rapprochant de la tête du lit afin de discuter plus commodément avec le blaireau.
- J'allais y venir, déclara la Mort. Adolphe, à quand remonte ton dernier repas?
Adolphe le blaireau prit le temps de la réflexion en fixant le plafond peint à la chaux.
- Hier soir j'ai grignoté deux fruits, et ce matin... je n'ai pas eu le temps.
La Mort avait croisé les bras en le fixant d'un air sévère, répandant l'effroi dans l'assistance.
- Mais j'ai mangé une pleine poignée de fraises des bois! assura Adolphe. Pierrot est témoin!
- Cela ne constitue pas un repas, ni de loin, ni de près, lui reprocha la Mort. Ceci explique ton état de faiblesse et tes crampes d'estomac. Adolphe, mon bon Adolphe, tu es un sot.
- Puisque vous me laissez en vie, j'accepte volontiers ce qualificatif, convint avec bonhomie le blaireau.
- À l'avenir, ne négligez plus le repas du matin, prévint la Mort vers l'assemblée reunie là. Sinon je pourrais avoir à discuter avec vous personnellement, et ce pour des motifs purement professionnels.
Le blaireau Adolphe avait dégluti bruyamment durant le départ feutré de la Mort hors de la pièce.
- Nous n'y manquerons pas, madame!
Après un court moment de silence afin de s'assurer du départ définitif de la Mort, Pierrot le chêne-liège s'était penché vers son ami, toujours alité.
- Qu'allons-nous faire, à présent?
- Ce que nous allons faire? s'emporta le blaireau avec des yeux exorbités par l'étonnement. Tu oses me le demander? Mais, un bon repas, saperlotte! Et c'est moi qui régale!
Il y eut une explosion de joie et chacun embrassa son voisin, étreignit son camarade. Pierrot serra Adolphe contre ses branches et Jérémie dansa même une valse folle avec madame Thérèse, c'est dire si l'ambiance était festive. Il y eut des rires et des chants, des bousculades et des tapes dans le dos en veux-tu en voilà. Et aussi des bols de lait de chèvre dans la grande cuisine du blaireau, avec des jarres de miel et des mottes de beurre blanc, des miches de pain ramenées toutes chaudes du fournil proche.
Il y avait également une montagne de bocaux de confitures aux teintes diverses. D'aucuns étaient vermeils comme l'humour, d'autres dorés par la tendresse et certains avaient même les couleurs de l'amour. Mais tous fondaient dans la bouche telles les bonnes paroles échangées entre amis.
Pierrot le chêne-liège en fouillant du regard à l'image de son compagnon les environs boisés approuva du haut de ses ramures la sincérité de ses paroles, et les lambeaux de liège pendouillant par endroits de son tronc tremblèrent et bougèrent à l'unisson.
- Sottises.
Adolphe le blaireau se dandinait en écartant soigneusement les fougères emperlées de rosée et les fleurs des champs, allant d'une butte à une roche moussue, bifurquant vers un endroit davantage judicieux avant de trottiner vers son point de départ, c'est-à-dire le chêne-liège Pierrot.
- Et j'ajouterai même billevesées. Sottises et billevesées.
Le blaireau avait placé ses pattes sur les hanches d'une manière presque comique, revenant à son affaire première en tournant sa tête velue, de noir et blanc rayée, dans toutes les directions.
- C'est curieux, j'aurais pourtant juré les avoir distinguées par ici la dernière fois, ces succulentes fraises des bois. Mais c'est seulement partie remise.
Le blaireau dans la grande forêt de France avait repris sa marche à travers les sous-bois, suivi comme son ombre par la masse imposante du chêne-liège Pierrot. Ce dernier n'en revenait pas de la témérité et de l'inconscience affichée par son ami Adolphe.
- Adolphe, tu dois me croire! Cette portion de bois est très dangereuse, les rumeurs parlant de cette abeille tueuse sont fondées!
Adolphe le blaireau avait posé avec paternalisme une patte velue sur une branche du chêne-liège.
- Il suffit, Pierrot, tout ceci est un tissu de bêtises. Les rumeurs n'ont jamais servi qu'à multiplier les imbéciles, rarement les personnes sensées.
- Comme tu voudras.
Le chêne-liège avait croisé ses branches basses contre son tronc en silence, touché malgré lui par les arguments du blaireau. Adolphe tenta de consoler son ami en percevant son amertume.
- Allons, Pierrot, tu le reconnaîtras avec moi, cette histoire d'abeille tueuse échappée de la Forêt Magique n'a ni queue ni tête. Ah, je le savais! sursauta-t-il en apercevant enfin une souche d'arbre caractéristique.
Il avait couru dans la direction en question et après une courte marche une pente herbue s'était dévoilée à eux, parsemée sur sa verdeur intense de tâches roses et rouges, faisant pousser au blaireau Adolphe un grognement gourmand.
- Je le savais! répéta-t-il vers le chêne-liège en s'empiffrant goulûment des baies sauvages. Tu as bien tort de dédaigner ces mets délicats, mon pauvre Pierrot.
Le chêne-liège se pencha vers son compagnon avec un air pincé.
- Ta mémoire ne t'as pas trahi et j'en suis heureux, Adolphe.
- Ma mémoire est liée de façon indissoluble à mon estomac, assura le blaireau en tenant encore dans une patte une poignée de fraises des bois. Jamais l'un ne trahira l'autre, et inversement.
- Peut-être as-tu raison, finalement, soupira le chêne-liège. Sans doute suis-je par trop crédule et naïf.
- Évidemment! reprit le blaireau en continuant de butiner d'une portion de pente à une autre. Enfin, je veux dire non, bien sûr, mais je n'ignore pas combien Lafiole est connu pour apprécier sans modération les pintes de bière, et beaucoup sont capables de répandre n'importe quelle bêtise, lorsque leur langue se délie. Oh, mais en voici une savoureuse!
Le blaireau Adolphe se livra à une sarabande effrénée et virevoltante, s'accroupissant en cueillant les baies tandis que le chêne-liège se perdait en de sombres pensées. La témérité de son ami Adolphe était admirable, songeait à part-lui le chêne-liège, mais parfois une saine prudence s'imposait, pour sa part il pensait... Pierrot sursauta lorsque dans son dos Adolphe poussa un cri aigu.
- Tu t'es coupé, Adolphe? s'enquit le chêne-liège en se penchant vers le blaireau, celui-ci se contentant de maugréer.
- Mais non, j'ai été piqué par je ne sais quoi!
Un insecte noir et brillant évoluait de manière erratique aux environs avant de s'éloigner dans les sous-bois, produisant un bourdonnement bas faisant sursauter le chêne-liège.
- L'abeille tueuse de la Forêt Magique!
- Ne raconte pas de sornettes, Pierrot, le tança Adolphe en frottant sa patte endolorie à l'endroit où la piqûre de l'abeille -puisqu'il s'agissait bien de cela en définitive- lui avait été infligée.
Sur ce il s'était mis derechef à continuer sa récolte de fraises des bois, mais avec moins d'allant et d'entrain, observa le chêne-liège finement. Bientôt, après avoir écourté ses agapes, dans la grande forêt aux ombres vertes percées de rayons d'or, le blaireau s'était redressé, la mine chiffonnée.
- C'est curieux... Je ne me sens pas très bien.
Adolphe avait frotté d'une patte machinale son ventre velu.
- Bizarre.
- Adolphe! Tu as été piqué par l'abeille tueuse! Tu vas mourir!
- Ne raconte pas n'importe quoi, le rabroua Adolphe en vacillant malgré tout. Je me sens un peu faible, il est vrai...
Il vacilla de nouveau et aussitôt le chêne-liège avait saisi son ami et l'avait emporté à travers bois en usant de ses branches comme d'un brancard, faisant se mouvoir ses racines terreuses le plus rapidement possible. En vérité le spectacle devait être curieux à observer, un arbre pleurnichant portant entre ses branches un blaireau fatigué et néanmoins malade. Telle une flèche cette portion de forêt à la sinistre réputation avait été laissée derrière eux, puis en un lit de fougères et de brindilles, de draps blancs et parfumés le chêne-liège avait déposé son compagnon, dans la demeure personnelle de ce dernier. Même si le blaireau Adolphe était velu de la tête aux pattes, de sa vue acérée le chêne-liège crut distinguer dans sa face une langueur maladive, et n'en pouvant plus d'un si grand chagrin le chêne-liège éclata en sanglots.
- Ne te fais donc pas de soucis, c'est une simple fatigue, elle s'en ira bientôt avec un peu de repos, voilà tout.
- Ne dit pas de bêtise, se défendit à son tour le chêne-liège, tu as été piqué par une abeille et tu l'as observé comme moi!
- C'est exact, finit par convenir le blaireau en se calant de son mieux contre la taie d'oreiller. Écarte un peu le rideau, s'il te plaît.
Le chêne-liège obéit en faisant pénétrer davantage de luminosité dans la pièce, avant de reprendre.
- Cette abeille n'avait-elle pas des couleurs curieuses pour une abeille?
- Encore vrai, dut avouer le blaireau, un peu estomaqué malgré tout.
- As-tu déjà aperçu une telle abeille jusqu'à maintenant?
- Non, reconnut le blaireau à contre-coeur.
- C'était donc l'abeille tueuse de la Forêt Magique! affirma le chêne-liège en frappant d'une branche contre le montant du lit.
- Pas du tout! le contredit le blaireau en s'agitant dans ses draps. C'était peut-être une abeille portant le deuil, je ne sais pas, moi, peut-être as-t'elle perdu tragiquement sa reine, et...
- Taratata! l'interrompit le chêne-liège en s'apprêtant à quitter la pièce voûtée dans la demeure en sous-sol du blaireau. Je cours chercher un homme de science capable de te sauver au mieux, si comme je l'espère je t'ai ramené ici suffisamment vite. Ne bouge pas.
Le chêne-liège s'en fut en claquant la porte, Adolphe le blaireau n'ayant pas à compter jusqu'à dix pour voir réapparaître son compagnon, flanqué d'un étrange personnage. Il avait une barbe blanche et portait un long chapeau pointu, une robe grise informe et possédait de grandes mains. Du moins ainsi put en juger le blaireau en observant à la dérobée le vieil homme au front dégarni, qui s'était débarrassé de son couvre-chef sitôt après avoir pénétré dans la pièce. Il toussa et ausculta Adolphe avec un instrument contourné et froid, observant méditativement les solives du plafond et après avoir pris le pouls du patient il allait ouvrir la bouche lorsque le chêne-liège l'interrompit brusquement.
- C'est l'abeille tueuse de la Forêt Magique, docteur!
- La quoi? interrogea le vénérable en fronçant les sourcils dans sa direction, visiblement agacé d'avoir été stoppé net dans son élan.
- Mais oui, vous avez dû en entendre parler, voyons! babilla le chêne-liège en secouant ses branches plus encore qu'à l'accoutumée. On parle de cela dans toute la région! Une abeille noire venue de la Forêt Magique hanterait les vallées de France, et innombrables seraient ses victimes!
Il conclut dans un sanglot étouffé.
- Adolphe va mourir!
- Tirez la langue, ordonna le vieillard à Adolphe.
- Mais c'est mal élevé, se récria celui-ci.
Après une nouvelle demande du docteur Adolphe finit par s'exécuter, le vieil homme rangeant ensuite son attirail dans son cabas noir avec un bruit sec. Il se retourna vers le blaireau alité et son ami le chêne-liège.
- Alors? lui demanda Pierrot dans un souffle, ses branches basses s'entrechoquant nerveusement.
- J'ignore tout de cette abeille tueuse dont vous m'avez parlé, messieurs, mais ce blaireau souffre d'une langueur maladive. À dire le vrai, jamais je n'en ai croisé de pareille, expliqua-t-il au chêne-liège qui s'était mis en devoir d'escorter l'homme de science vers la porte d'entrée. Il m'a paru entendu des borborygmes curieux dans son estomac, et son énergie vitale me semble au plus bas. Il nous faut laisser évoluer cette maladie étrange jusqu'à son terme avant toute autre intervention.
- Mais enfin, docteur, de quoi souffre donc mon ami? s'exclama Pierrot en ne cessant de triturer ses branches.
- A vrai dire, je ne sais pas, déclara l'homme en coiffant son couvre-chef une fois parvenu sur le pas de la porte.
- Vous m'avez l'air de faire un drôle de docteur, s'emporta le chêne-liège, incapable de réprimer davantage sa colère.
- Moi? s'étonna le vieillard en ouvrant de grands yeux. Mais je ne suis pas docteur!
Pierrot le chêne-liège était abasourdi.
- Pourquoi étiez-vous dans le cabinet du docteur, alors?
- Pour la même raison que votre ami, je ne me sens pas très bien, grimaça le vieillard en portant une main à son estomac, et puis vous êtes venu et la curiosité l'a emporté. Mon opinion est faite: être médecin n'a rien de très compliqué. C'est à la portée du premier imbécile venu.
- Sur ce point je veux bien vous croire, le chassa d'une branche vindicative Pierrot en revenant à toute allure dans la chambre de son ami, où l'attendait Adolphe dans son lit blanc, les pattes croisées.
- Alors?
- Il ne sait rien mais c'est très grave, tu peux me croire, lui assura le chêne-liège en agitant son toupet végétal afin de donner davantage de force à son affirmation.
- Bon sang, je le savais, tempêta le blaireau en serrant ses pattes de colère contenue. Mais je ne me laisserais pas faire!
- Adolphe! s'écria le chêne-liège en le voyant se lever du lit et s'apprêter à quitter la chambre. Où vas-tu?
- Je m'en vais suivre les conseils de mon vieil oncle Simon, un blaireau au caractère bien trempé, comme on n'en fait plus. Je combats la maladie par la volonté. Quand on veut, on peut, disait-il. Et j'ajouterais même: Quand on peut, on veut!
Le chêne-liège Pierrot avait trottiné derrière le blaireau dans le soleil de cette fin de matinée, et une claire lumière se répandait depuis les cieux dans la vaste forêt s'éployant tout autour d'eux. De hauts et vieux arbres se dressaient aux environs, un vent joueur faisant se courber puis se redresser les herbes champêtres de l'endroit. Un vol de corneilles s'éloignait au loin. Gonflant son torse de l'air embaumé, Adolphe s'écria.
- Je me sens déjà mieux!
Mais Pierrot avait secoué ses branches avec lassitude, car il savait au fond de lui-même la fausseté de ses paroles. D'ailleurs, un érable proche avait frissonné en secouant ses frondaisons avant de s'adresser à Pierrot.
- Pourquoi Adolphe marche-t-il de guingois? s'enquit-il sur le ton de la confidence.
- Il est malade mais il ne veut surtout pas le reconnaître, lâcha avec un air de conspirateur le chêne-liège.
- Ahlala, toujours cette fichue fierté des humains, répondit l'érable vers un pin au tronc pelé s'en venant vers eux, après avoir soulevé ses racines filasse du sol.
- Excusez-moi si je m'immisce, mais ceci n'est pas un humain, plutôt un animal bien de chez nous, intervint le pin. Si je ne craignais d'être trop précieux, j'avancerais même une hypothèse: il pourrait s'agir d'un blaireau.
- Certes, certes, reconnut bien volontiers l'érable en se tournant vers le nouveau venu, le susnommé Adolphe faisant quelques pas dans un champ d'herbe fleurie, mais vous ne pouvez le nier, souvent nombre de blaireaux entretiennent des similitudes ahurissantes avec les humains. Ne dit-on pas: "Si vous voulez connaître les hommes, observez les blaireaux?"
- Ce raisonnement est par trop spécieux, il me semble, reprit le pin en adoptant une posture songeuse, si jamais un pin pouvait prendre une pareille position. Beaucoup de blaireaux de ma connaissance valent largement des humains, mais je connais peu d'humains capables d'êtres élevés à la dignité de blaireaux. N'est pas blaireau qui veut, de nos jours.
- Tout à fait, approuva Adolphe en continuant de vaquer dans des sous-bois proches.
Il chancela et manqua s'affaler dans les hautes herbes, le chêne-liège Pierrot poussant un cri strident en se portant à son secours, le relevant enfin. L'érable et le pin babillard accoururent avec un temps de retard.
- Mais qu'arrive-t-il à Adolphe, saperlotte? vitupéra l'érable tourneboulé par la mystérieuse conduite du blaireau.
- Il a été piqué par l'abeille tueuse! révéla Pierrot en traînant malgré lui Adolphe vers sa maison.
- L'abeille tueuse? Celle de la Forêt Magique?
- Celle-là même! poursuivit Pierrot en continuant de pousser le blaireau, râlant et grognant, vers sa chambre à coucher. Ouste, Adolphe! le tança-t-il vivement. Tu n'es pas en état de sortir, tu le vois bien!
Il s'ensuivit avec tout cela un beau toutim, car d'autres habitants du bois, attirés par le vacarme crée s'en étaient venus aux nouvelles. Jérémie la fouine avait poussé les hauts-cris à l'écoute de l'identité de l'agresseur. Un groupe d'écureuil aussitôt s'était éparpillé dans les feuillages proches par mesure de précaution, et une vieille chouette au regard fixe vint à son tour mettre son grain de sel. Un autre blaireau, Léopold, survint lui aussi et il gronda lorsqu'il apprit les dessous de l'affaire. Devant la maison d'Adolphe une grande rumeur naquit et certains prétendirent avoir distingué cette abeille tueuse il y a peu encore près d'ici: le malheur était accompli! D'aucuns prétextèrent une affaire urgente pour s'éclipser et se barricader chez eux, mais la majeure partie des habitants de la forêt préféra rester pour discuter du sort d'Adolphe. Car pour beaucoup d'entre eux celui-ci était déjà scellé, c'était même miracle, au dire de la fouine, de voir leur ami blaireau encore de ce monde. Mais n'était-il pas déjà mort? Avec agacement, le chêne-liège chassa de ses branches les importuns en les obligeant à rester sur le pas de la porte, et il aida Adolphe, désormais bien pâle et épuisé, à regagner son lit. Il le borda avec attention et cala de son mieux la taie d'oreiller derrière sa tête. Des voisins observant avec curiosité derrière la fenêtre ronde, Pierrot tira les rideaux de dentelle en plongeant la pièce en une pénombre claire.
- Tu vois, Pierrot, les conseils de mon oncle Simon se sont révélés vains, en définitive, avoua à contre-coeur Adolphe. Peut-être as-tu raison, et je me trouve sans le savoir à l'article de la mort.
- Meurs-tu, Adolphe, mon ami? lui demanda à brûle-pourpoint le chêne-liège.
Sous la couette moelleuse, Adolphe roula des yeux dubitatifs d'une extrémité du plafond à une autre, avant de lâcher.
- Ma foi, non... Je ressens bien une crispation à l'estomac et une fatigue, voire une lassitude extrême, mais je ne me sens pas encore défaillir, je dois dire.
- L'abeille tueuse n'a pas dû avoir le temps de mener sa tâche maléfique à son terme, même si l'issue est certainement fatale, sanglota le chêne-liège penché vers son compagnon.
- Les blaireaux de ma famille ont toujours eu une constitution robuste, tu sais, affirma Adolphe en croisant ses pattes velues sur la couette multicolore.
On frappa délicatement à la porte de la chambre, et après l'avoir ouverte la mine chafouine de Jérémie et d'autres proches voisins apparurent dans l'entrebâillement.
- Sortez! leur intima le chêne-liège d'une voix forte. Sortez tous!
- Allons, laisse-les, lui dit le blaireau Adolphe, subtilement bonifié par le fait de se trouver à l'article de la mort.
Un choeur empressé se plaça de part et d'autre du lit, dans la petite chambre éclairée par la fenêtre ovale, et la première madame Thérèse, la marte, s'empressa de lui proposer une tisane d'herbes, censée le ragaillardir et le fortifier avant le grand passage, puisque selon beaucoup le sort d'Adolphe était déjà scellé. Avec une bonne volonté méritoire le blaireau alité trempa ses babines dans le bol de faïence, avant de grimacer.
- Ouh, c'est chaud, il me semble.
Madame Thérèse se mit en devoir de placer la tisane sur le rebord de la fenêtre, et un trio de voisin piétinant déjà dans le corridor, Pierrot le chêne-liège se mit en devoir de mettre un peu d'ordre dans le tumulte.
- S'il vous plaît, messieurs, un peu de silence et de rigueur, je vous prie. Adolphe est sur le point de décéder, je vous le signale.
- Je ne suis pas encore mort, répondit avec humeur le blaireau. Et si cette région du royaume de France tient tant à me rendre visite au grand complet, il pourrait être utile d'établir une sorte de rotation, les premiers venus laissant la place aux derniers arrivés.
- Adolphe, tu es acide, lui reprocha Jérémie la fouine depuis le bord du lit, Adolphe se mettant à deux fois avant de terminer sa tisane.
- Non, pragmatique, précisa le blaireau. Il serait aimable de votre part de placer une piécette ou deux -en or, pas d'argent ni de cuivre, merci- dans cette petite jarre, placée sur la commode en merisier.
- Adolphe! souffla le chêne-liège, cela ne se fait pas!
- Eh! s'emporta le blaireau. Mourir ne me plaît pas spécialement, vous savez! Mais je veux bien le faire pour vous, termina-t-il dans un souffle.
- De toute façon, tu seras décédé. De quoi te servira cet argent? interrogea un voisin, un nain bedonnant et mafflu, avec un petit chapeau adorné d'une plume d'oie.
- Mon fantôme veillera jalousement sur le trésor, et maudit soit ceux qui auront profité de ma faiblesse pour glisser dans la cruche un bouton de culotte ou toute autre imitation, assura crânement le blaireau Adolphe en croisant les pattes sur son torse velu. J'ai dit.
- Adolphe, tu divagues, soupira avec tristesse le chêne-liège, affligé à l'idée de voir partir son meilleur ami. Nous sommes autour de toi en cette belle après-midi pour te prouver notre attachement et notre affection.
- Vraiment?
Adolphe paraissait abasourdi en fixant chacun des camarades se pressant autour de son lit, formant ainsi d'ailleurs un groupe des plus disparates entre une fouine et un nain, deux écureuils, un chêne-liège et un poirier, plus d'autres inconnus attirés ici par le remue-ménage.
- Oui, oui, Adolphe, déclara le choeur des voisins autours de lui, nous t'aimons tous ici.
- Dans ce cas, prouvez-le moi en mourant à ma place. Cette idée de partir me déplaît souverainement, reconnut le blaireau en grimaçant. Mourrez pour moi, je vous en serais éternellement reconnaissant.
Un concert de protestations s'était élevé, et le blaireau grogna, pestant et râlant.
- Elle est belle, votre amitié! On vous demande un service et déjà on renâcle! On tergiverse! Bravo!
La tempête de clameurs enfla autour du lit d'Adolphe, le chêne-liège Pierrot n'étant pas le dernier à récriminer.
- Tu y vas fort, Adolphe! Tes amis sont là pour t'assurer de leur soutien, notre chagrin est sincère, je puis te l'assurer!
- Taratata! le coupa le blaireau avec des gestes véhéments depuis sa couette blanche en duvet d'oie. Je n'en crois rien!
- Mais si! couina un écureuil portant le nom de Rodolphe, et la plus belle de ses noisettes apportée spécialement pour son voisin atrabilaire.
- Vous êtes venus ici vous repaître du spectacle de ma fin, voilà la vérité! La curiosité seule vous a mené jusqu'ici!
- Adolphe! explosa le chêne-liège Pierrot, et d'autres camarades du voisinage avec lui.
- Vous allez argumenter sur mon mauvais caractère, mais vous m'en excuserez, maugréa Adolphe, le fait de devoir mourir me rend irritable. Attendez mon décès, et cela me passera sans faute.
Sans même s'être concerté de façon préalable, les personnes éparpillées autour du blaireau se mirent en devoir de lui prouver leur attachement et amour en l'étranglant sur son lit de mort, Adolphe ne pouvant s'empêcher de lâcher une dernière fois.
- C'est la dernière fois que je meurs. Ma parole, c'est trop dur!
Dans le remue-ménage crée au coeur de la petite pièce, nul ne vit arriver la nouvelle venue. La sombre silhouette vêtue de noir moiré, tout en abaissant sur ses épaules sa capuche bordée d'hermine toussota discrètement afin de s'éclaircir la voix. Mais chacun étant occupé à houspiller voir à trucider l'agaçant blaireau, la femme à la beauté célestielle déclara.
- Eh bien? Se trouve-t-il quelqu'un ici désirant faire mon travail à ma place?
Chacun se retourna dans un silence glacé, réalisant enfin la présence de la Mort en personne, venue chercher le blaireau Adolphe au terme de son existence. La Mort était une belle femme, aux atours précieux et au visage serein. Ses cheveux auburn étaient ramassés en chignon sur sa nuque et ses mains fines étaient parées d'étincelants bijoux. Sur sa poitrine battait un collier d'argent dans les mailles duquel était passé un sablier d'or et de cristal, mais le cristal était opaque et l'on ne distinguait rien à l'intérieur.
- La Mort... comprit le blaireau en respirant bruyamment. Ainsi, vous êtes venue pour moi.
- Oui, mon bon Adolphe, sourit la Mort en dévoilant une rangée de dents immaculées et de jolies fossettes aux coins des joues.
- Je suis prêt à vous suivre, madame, mais avant, je voudrais pouvoir parler à mes amis une dernière fois. Si vous le voulez bien.
- Certainement, mais...
La Mort sembla décontenancée par la demande du blaireau, mais poliment, car la Mort était une personne exquise, elle acquiesça.
- Les amis... commença le blaireau Adolphe d'une voix grave, je vous dois des excuses.
Un silence religieux s'était fait autour du lit d'Adolphe, et pas seulement à cause de la présence impressionnante et forte de la Mort.
- Je me suis comporté de vilaine manière, et c'est un mauvais chemin pour rejoindre sa fin. Aussi, si vous me le permettez, je tiens à vous demander pardon. J'ai un caractère difficile, il est vrai...
Adolphe avait levé la patte pour faire taire par avance un voisin ému par la solennité du moment.
- Et j'en conviens, je n'ai pas toujours été plaisant à vivre. J'ai pu blesser certains d'entre vous, aussi je vous demande de m'écouter: la plus grande chance de ma vie a été de venir un jour habiter dans cette vallée. Même si j'ai pu parfois dire le contraire, j'en suis parfaitement conscient. Tous, ici, du premier jusqu'au dernier, vous êtes mes amis. Et si jamais je n'ai eu le courage de le dire à voix-haute jusqu'à maintenant, désormais je peux bien le faire, je considère Pierrot ici présent comme mon meilleur ami. Pour sa générosité et sa noblesse, sa fidélité et sa gentillesse, entre autres.
Pierrot le chêne-liège s'était mis à sangloter, et d'aucuns s'étaient mis à le consoler tandis que d'autres étaient émus jusqu'aux larmes.
- Je vous aime tous, sincèrement, poursuivit le blaireau après avoir prodigué un regard doux sur le chêne-liège depuis son lit. Mon dernier sursaut vient de ma peur de mourir, expliqua le blaireau au reste de l'assemblée, avant de se tourner vers la Mort une dernière fois. Voilà, je suis prêt à vous suivre, maintenant.
La Mort avait ouvert de grands yeux étonnés, surprise par la dernière affirmation du blaireau.
- Mais je ne suis pas venue vous chercher le moins du monde!
La Mort fixa le sablier de son pendentif précieux comme si elle avait pu commettre une erreur malgré tout.
- Il vous reste encore... Un bien long chemin à parcourir!
- Comment, vous n'êtes pas venue ici pour moi?
Le blaireau Adolphe n'en revenait pas de la tournure suivie par les évènements.
- Certainement pas! se récria la Mort en mettant crânement ses poings sur les hanches. Maintenant, si véritablement vous êtes pressé d'en finir, je peux vous rendre service! Je suis seulement venue ici pour éclaircir une illusion grossière répandue dans la forêt de France, expliqua la Mort en exhibant alors sur l'extrémité de son index, sur un ongle cerise et démesurément long, une abeille aux ailes cristallines et à la parure brillante et sombre à la fois.
Chacun avait poussé un cri d'horreur en découvrant l'insecte.
- L'abeille tueuse de la Forêt Magique! lâcha le choeur des invités à la veillée mortuaire.
La Mort avec un sourire mutin avait eu un geste de dénégation.
- Mais non! répondit l'abeille en bourdonnant un instant dans la pièce avant de revenir se percher sur l'index de la Mort. Je suis Justine la Justicière! Vous n'avez pas vu mon loup?
- Pardon? s'enquit le blaireau Adolphe en se penchant en avant, en direction de la Mort, au pied de son lit.
- Mon masque! précisa l'abeille d'un ton frondeur. Je défends la veuve, l'orphelin et les marguerites!
- Et vous m'avez piqué à cause de cela, ce matin? demanda Adolphe.
- Je vous ai mené la petite Justine pour élucider l'affaire, affirma la Mort en gourmandant l'abeille d'un froncement de sourcil.
- De plus je ne touchais pas à une veuve et encore moins à un orphelin! s'insurgeait le blaireau en réalisant l'étendue de la bévue commise par Justine. Je mangeais seulement des fraises des bois! Pas des marguerites!
- Pardon, marmonna l'abeille Justine.
- D'où provient alors cette rumeur sur l'abeille tueuse de la Forêt Magique? interrogea le chêne-liège en direction de la Mort.
- De mon loup! expliqua l'abeille Justine en parcourant la pièce. Mais je ne suis pas une tueuse! Seulement une justicière!
Elle s'enfuit en bourdonnant par la fenêtre ouverte, lâchant une dernière fois.
- Mais si vous touchez à une seule marguerite, prenez garde à vous! Je vous piquerai! Je vous piquerai très fort!
- Mais Adolphe, Adolphe est malade, regardez sa pâleur! s'étonna la fouine Jérémie en le désignant de la patte à la Mort, cette dernière se rapprochant de la tête du lit afin de discuter plus commodément avec le blaireau.
- J'allais y venir, déclara la Mort. Adolphe, à quand remonte ton dernier repas?
Adolphe le blaireau prit le temps de la réflexion en fixant le plafond peint à la chaux.
- Hier soir j'ai grignoté deux fruits, et ce matin... je n'ai pas eu le temps.
La Mort avait croisé les bras en le fixant d'un air sévère, répandant l'effroi dans l'assistance.
- Mais j'ai mangé une pleine poignée de fraises des bois! assura Adolphe. Pierrot est témoin!
- Cela ne constitue pas un repas, ni de loin, ni de près, lui reprocha la Mort. Ceci explique ton état de faiblesse et tes crampes d'estomac. Adolphe, mon bon Adolphe, tu es un sot.
- Puisque vous me laissez en vie, j'accepte volontiers ce qualificatif, convint avec bonhomie le blaireau.
- À l'avenir, ne négligez plus le repas du matin, prévint la Mort vers l'assemblée reunie là. Sinon je pourrais avoir à discuter avec vous personnellement, et ce pour des motifs purement professionnels.
Le blaireau Adolphe avait dégluti bruyamment durant le départ feutré de la Mort hors de la pièce.
- Nous n'y manquerons pas, madame!
Après un court moment de silence afin de s'assurer du départ définitif de la Mort, Pierrot le chêne-liège s'était penché vers son ami, toujours alité.
- Qu'allons-nous faire, à présent?
- Ce que nous allons faire? s'emporta le blaireau avec des yeux exorbités par l'étonnement. Tu oses me le demander? Mais, un bon repas, saperlotte! Et c'est moi qui régale!
Il y eut une explosion de joie et chacun embrassa son voisin, étreignit son camarade. Pierrot serra Adolphe contre ses branches et Jérémie dansa même une valse folle avec madame Thérèse, c'est dire si l'ambiance était festive. Il y eut des rires et des chants, des bousculades et des tapes dans le dos en veux-tu en voilà. Et aussi des bols de lait de chèvre dans la grande cuisine du blaireau, avec des jarres de miel et des mottes de beurre blanc, des miches de pain ramenées toutes chaudes du fournil proche.
Il y avait également une montagne de bocaux de confitures aux teintes diverses. D'aucuns étaient vermeils comme l'humour, d'autres dorés par la tendresse et certains avaient même les couleurs de l'amour. Mais tous fondaient dans la bouche telles les bonnes paroles échangées entre amis.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire